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Chapter 1
Introduction
CELLE QUI N’AVAIT PAS CHOISI
Agatha
Par
DABOU Gbati
• © DABOU Gbati
• Tous droits réservés
• Année: 2026
• ISBN
Toute reproduction interdite…
Dédicace
À ma mère, Agatha,
Qui n’a pas choisi son chemin,
Mais dont la vie a éclairé le mien.
À ceux qui luttent en silence entre ce qu’ils ont reçu
Et ce qu’ils aspirent à devenir.
Et à tous ceux qui, malgré les chutes,
Choisissent encore de se relever.
Remerciements
Je rends avant tout grâce à Dieu Tout-Puissant, dont la miséricorde et la fidélité m’ont soutenu tout au long de ce parcours.
Mes sincères remerciements vont à ma sœur, Woboubé, pour son soutien moral et psychologique constant, elle qui me rappelle souvent avec affection: « Je suis ta mère, tu dois m’écouter. »
Ses paroles, sa présence et sa bienveillance ont été d’un grand réconfort.
J’adresse également ma profonde gratitude à Colette, la jeune sœur de ma mère, pour les soutiens qu’elle nous a apportés autrefois, ainsi qu’à Joachim, le jeune frère de ma mère, qui fut présent auprès d’elle dans des moments où elle avait besoin d’appui et de considération.
À ma fille chérie, Flourish, j’exprime une reconnaissance particulière. C’est à travers un rêve qu’elle partagea avec moi autour de ce projet que naquit une partie de l’inspiration ayant conduit à l’écriture de cet ouvrage
Enfin, merci à tous les lecteurs.
Que ces pages vous invitent à réfléchir, à ressentir, et peut-être aussi à mieux comprendre certaines blessures silencieuses que tant d’êtres humains portent en eux.
Avant-propos
J’ai écrit ce livre parce que, même étant enfant, j’avais déjà compris que ma mère souffrait. Je l’ai vue pleurer plus d’une fois dans le silence des nuits, porter des douleurs qu’elle exprimait rarement avec des mots, mais que son regard révélait profondément. En grandissant, ces souvenirs ne m’ont jamais quitté.
Avec le temps, la vie m’a amené à écouter beaucoup d’histoires, à échanger avec des hommes et des femmes de différents horizons. Et j’ai fini par constater une réalité troublante: beaucoup de personnes avancent dans la vie avec des blessures invisibles héritées de leur enfance. Derrière certains silences, certaines colères, certaines peurs ou certaines décisions maladroites, se cachent souvent des blessures laissées par des parents, des frères, des sœurs ou un environnement familial déséquilibré.
Cette histoire devait être racontée.
Elle devait l’être pour témoigner d’une réalité que beaucoup connaissent sans toujours oser en parler: celle des foyers divisés, de la polygamie mal vécue, des préférences injustes entre enfants, de l’amour distribué inégalement, et des conséquences psychologiques qui peuvent marquer une vie entière. Mais au-delà de la douleur, ce livre est aussi une voix donnée à tous ceux qui traversent encore ces mêmes combats dans le silence.
À travers Agatha, ce ne sont pas seulement les souffrances d’une femme qui sont racontées, mais aussi celles de nombreuses personnes oubliées, incomprises ou condamnées à supporter sans jamais être réellement écoutées.
Cependant, ce livre n’a pas été écrit pour nourrir la haine ni raviver les blessures. Son message est avant tout un appel au pardon: apprendre à pardonner aux autres, mais aussi à se pardonner soi-même. Car certaines personnes passent leur vie à porter le poids de leurs erreurs, de leurs regrets ou des décisions qu’elles n’ont jamais eu le courage de prendre à temps.
C’est également un appel au courage: le courage de décider pour soi-même avant qu’il ne soit trop tard, le courage de sortir du silence, le courage de rechercher de l’aide lorsque le corps ou l’esprit souffre de manière répétée. Trop de vies basculent simplement parce que certains malaises ont été ignorés trop longtemps.
Enfin, ce livre est un témoignage de résilience. Car même lorsque la vie semble avoir tout brisé, l’être humain conserve encore en lui une capacité extraordinaire: celle de continuer à avancer malgré les cicatrices.
Si ces pages permettent à une seule personne de se sentir comprise, de réfléchir autrement à son histoire, de pardonner, de parler, de se relever ou de protéger un enfant de certaines blessures, alors ce livre aura atteint une partie de sa mission.
— DABOU Gbati
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre 1 — Entre bénédiction et résignation
Chapitre 2 — L’enfance sous l’ombre
Chapitre 3 — Le pacte silencieux
Chapitre 4 — Lomé, la ville des contradictions
Chapitre 5 — Lagos, la ville des illusions
Chapitre 6 — De Tchabassi à Prêtresse
Chapitre 7 — Le cœur de Agatha
Chapitre 8 — Agatha, une mère
Chapitre 9 — Confusion spirituelle
Chapitre 10 — Entre la foi et les ombres
Chapitre 11 — Conflits familiaux
Chapitre 12 — L’effondrement du patriarche
Chapitre 13 — Le poids du pardon
Chapitre 14 — Agatha, une prêtresse malgré elle
Chapitre 15 — Entre les ombres et la lumière
Chapitre 16 — La maladie silencieuse
Chapitre 17 — La décision irrévocable
Chapitre 18 — Le dernier souffle d’août
Chapitre 19 — Sous la terre des ancêtres
L’épilogue
Chapitre 1
Entre bénédiction et résignation
Ses parents étaient originaires d’un même village du sud du Togo, une terre rouge où les lignées se connaissaient par cœur et où les alliances familiales se décidaient autant par tradition que par nécessité. À cette époque, le mariage interfamilial n’était pas seulement accepté: il était encouragé. Épouser une cousine, c’était préserver le sang, consolider les biens, maintenir l’honneur.
Ainsi, Massan devint l’épouse de Lucas, son cousin. Mais avant ce mariage, elle avait vécu au Ghana chez une autre cousine — également nommée Massan — sœur aînée de celui qui deviendrait son mari. L’histoire semblait déjà tracée, comme si les chemins avaient été dessinés avant même qu’elle n’en ait conscience.
Peu avant l’indépendance du Togo, elle revint au village. Les temps changeaient. Le pays s’apprêtait à naître à lui-même. Et dans ce frémissement d’histoire, son destin personnel s’accomplit: elle rencontra Lucas.
Ils se marièrent peu après l’indépendance. Deux jeunesses, deux espérances, un avenir à inventer.
Ils quittèrent le village pour Agbodrafo, ville côtière battue par les vents marins. Les maisons s’alignaient le long de la lagune, leurs toits de tôle scintillant sous le soleil. L’air salé portait des odeurs de poissons séchés, de fleurs tropicales et de terre humide. Lucas, titulaire d’un CAP en mécanique, trouva un emploi contractuel à la Compagnie Togolaise des Mines du Bénin (CTMB). C’était une promesse de stabilité. Une élévation sociale. Une fierté.
Le 5 février 1965 naquit leur premier enfant. Une fille. Agatha.
On raconta plus tard que sa naissance porta bonheur. Quelques mois seulement après son arrivée, Lucas fut titularisé à la CTMB. Dans l’imaginaire familial, il ne faisait aucun doute: l’enfant était une bénédiction.
Mais en Afrique, à cette époque, la bénédiction ne se mesurait pas seulement à la qualité d’un enfant. Elle se comptait. On attendait d’une femme mariée qu’elle enfante encore. Et encore. Et encore. Son ventre devenait preuve de valeur.
Massan, pourtant, ne parvenait pas à concevoir une seconde grossesse. Les mois passèrent. Les années commencèrent à peser. Les murmures s’installèrent. Les regards changèrent. La pression familiale devint insistante, presque impitoyable.
On suggéra. On insinua. On accusa sans prononcer le mot.
L’annonce de la deuxième épouse
Un soir, alors que le vent marin soufflait plus fort que d’habitude sur Agbodrafo et faisait claquer les volets de la maison, Lucas rentra plus tard que prévu. La cour était silencieuse. Les enfants dormaient, mais Agatha traçait encore des cercles dans le sable, son bâton griffant la terre avec un bruit sec et léger.
Massan avait préparé le repas. L’odeur de pâte de maïs grillée se mêlait à celle du poisson fumé et du feu de bois. Elle attendait, immobile, le regard fixé sur la porte.
Lucas s’assit sans un mot. Il ne regarda pas sa femme. Il fixait le sol comme un homme qui répète intérieurement un discours appris ailleurs.
— La famille est venue me voir… dit-il enfin, la voix basse, presque étrangère à la maison.
Massan ne répondit pas. Elle connaissait ce ton. Ce n’était pas celui d’un mari. C’était celui d’un fils obéissant à son clan.
— On ne peut pas rester comme ça, poursuivit-il, la gorge serrée.
Comme ça. Deux mots pour résumer quelques années de silence, d’efforts, de prières, de décoctions avalées en secret.
— Ils ont trouvé une femme.
Le vent sembla s’arrêter. Agatha leva la tête, sentant une tension dans l’air. Elle ne comprenait pas tout, mais elle comprenait que quelque chose venait de changer.
Massan ne cria pas. Elle ne pleura pas. Elle hocha simplement la tête. Dans cette maison, ce soir-là, ce ne fut pas l’arrivée d’une autre femme qui entra en premier. Ce fut la résignation.
Les autres épouses
Après la naissance d'Agatha, Lucas se laissa séduire par Adèle, la coiffeuse et amie de Massan. Au début, la relation resta secrète. Mais un jour, Adèle annonça à Massan qu’elle était enceinte. Dans cette société où la parole d’une femme pesait peu, Massan dut accepter: sa maison serait désormais une cour polygamique, et elle devrait y trouver sa place, au mieux dans la tolérance, au pire dans la résignation.
Lucas, accablé par la honte et le poids des traditions, quitta Agbodrafo pour Kpémé, près de la CTMB où il travaillait. Trois ans après la naissance d'Agatha, naquit Roméo, le premier fils de Lucas, fruit de sa relation avec Adèle.
Mais les pressions familiales ne s’arrêtèrent pas là. Comme Adèle n’était pas du même village que Lucas, ses sœurs lui trouvèrent une autre épouse: Amère, également cousine de Lucas. De cette union naquit Elor, un autre garçon.
Ainsi, en moins de cinq ans, Lucas eut trois enfants avec trois femmes différentes. Et dans cette maison où les destins étaient déjà tracés, le cœur du père se détacha rapidement de ceux qu’il considérait comme des enfants “indésirés”.
Agatha et Roméo s’étaient peu à peu égarés dans l’ombre. Seul Elor, né de l’alliance cousine-famille, devint l’enfant chéri, celui qui recevait l’amour, les caresses et les sourires paternels que les autres n’avaient jamais connus.
La maison, pourtant, continuait de vibrer de rires d’enfants et de silence pesant. Massan enseignait silencieusement à Agatha que l’amour d’un père pouvait être cruel et injuste, mais qu’une fille devait apprendre à survivre malgré tout.
Monologue d'Agatha (intériorité)
« Pourquoi papa aime-t-il certains et pas moi? Pourquoi l’amour se mesure-t-il à la naissance ou au sang? »
Agatha regardait la cour vide, sentant la mer souffler sur sa nuque. « Un jour, je serai forte… plus forte que la tristesse, plus forte que la jalousie. Je serai aimée… ou je survivrai, quoi qu’il arrive. »
Chapitre 2
L’Enfance sous l’Ombre
Lucas loua un petit appartement « chambre-salon », où deux femmes et leurs enfants étaient désormais contraintes de cohabiter. La maison, trop étroite pour contenir une famille déjà éclatée, devint un théâtre quotidien de tensions. Massan et sa fille Aghata occupaient un coin, tandis qu’Amère et son fils Elor prenaient presque toute la place restante.
Dès les premiers jours, la hiérarchie se fit sentir: Massan et Aghata étaient les indésirées. Tous les regards, toutes les attentions semblaient consacrés à Amère et Elor. Lucas, aveuglé par sa préférence pour Elor, ignorait les besoins de sa fille aînée. Massan, elle, souvent battue et humiliée, laissait la colère et la frustration couler sur Aghata, comme si la petite pouvait absorber le poids de ses tourments.
Chaque matin, Massan se levait avant l’aube pour préparer la bouillie de maïs destinée à la vente. Elle distribuait les petits pots dans le quartier, récoltant quelques sous pour aider à nourrir son enfant et garder un semblant de dignité. Agatha, à peine âgée de six ans, observait sa mère et essayait de comprendre pourquoi la vie pouvait être si cruelle, si injuste.
Un samedi matin, alors que les rayons du soleil filtraient à travers les volets, Agatha et Elor jouaient dans la cour. Le rire d’enfant se mêlait aux chants des oiseaux. Mais comme souvent, le bonheur était fragile. Massan appela sa fille:
• Agatha! Apporte-moi de l’eau chaude pour la bouillie!
Aghata, courant avec le récipient bouillant, trébucha sur une pierre et renversa l’eau sur Elor. Le garçon poussa un cri strident. Le cœur de la petite battait à tout rompre. Elle se sentit gelée par la peur: elle savait que Lucas ne tolérerait pas ce « débordement ».
À ce moment-là, Lucas rentra. La porte claqua derrière lui, et son regard se posa sur la scène. La colère s’empara de lui comme un feu noir.
• Sorcière! Hurla-t-il, le visage rouge de rage.
Il gifla Aghata avec violence, si fort que la petite tomba à genoux. Ses larmes se mêlaient à la douleur, formant de petites rivières sur ses joues. Mais le pire restait à venir. Dans un excès de punition et de mépris, Lucas coiffa une partie de ses cheveux en signe d’humiliation, visible à tous. Pendant des mois, cette marque resta sur sa tête, un rappel cruel de son statut d’enfant « indésirée ».
Deux ans plus tard, Massan donna naissance à une autre fille. Entre-temps, Lucas avait pris encore deux femmes, chacune mettant au monde des enfants. La maison était devenue un champ de bataille invisible. Rivalités, jalousie et soupçons de sorcellerie rythmaient la vie quotidienne. Qui pratiquait réellement des sorts? Qui se contentait de murmurer des mots dans le vent? Seul Dieu savait. Et parfois, le malheur frappait de façon inexplicable: Lucas perdit trois enfants dans des circonstances mystérieuses, renforçant les murmures et les craintes dans la maisonnée.
Malgré ce chaos, Aghata développa une résilience silencieuse. À treize ans, elle obtint son Certificat de fin d’études du premier degré, brillante et déterminée. Elle rêvait d’être infirmière ou journaliste, des professions qui lui permettraient de changer le monde à sa manière. Au collège, elle excella, et Massan ne put s’empêcher de sourire fièrement, même dans la douleur d’une vie compliquée.
Mais l’injustice persistait. Les maladies fréquentes, les absences à l’école, semblaient des châtiments envoyés par des forces invisibles. Chaque journée manquée était une épreuve supplémentaire, une lutte contre la jalousie, la haine et l’ombre des autres femmes.
Un après-midi, alors qu’Aghata préparait ses affaires pour aller à l’école, elle murmura à voix basse:
• Pourquoi moi? Pourquoi moi et pas Elor?
Personne ne répondit. La maison semblait retenir son souffle. Agatha se tourna vers sa mère, qui, silencieuse, préparait la bouillie pour la vente. Le regard de Massan, lourd de douleur et de fatigue, rencontra celui de sa fille. Il y avait dans ces yeux un message que seul un enfant pouvait comprendre: « Tiens bon, malgré tout ».
Au fil des années, Agatha apprit à observer. Elle étudiait les réactions de chacun, anticipait les colères, esquivait les pièges. Elle devint rusée et prudente, mais jamais elle n’abandonna ses rêves. Parfois, seule dans la nuit, elle fermait les yeux et imaginait un autre monde: un monde où elle pourrait marcher sans crainte, parler sans être jugée, aimer sans être punie.
Ces moments de rêverie lui donnaient du courage. Elle savait que, malgré tout, elle devait garder sa lumière intacte. Les autres pouvaient lui voler l’amour, la protection, parfois même la santé, mais jamais ils ne pourraient toucher ses rêves.
Une nuit, allongée sur son petit matelas, elle murmura:
• Un jour… un jour je trouverai ma propre lumière.
Le silence de la maison sembla l’accompagner, comme une promesse invisible. Et c’est ainsi qu’Aghata, malgré la peur, la maltraitance et les injustices d’une enfance volée, commença à tracer son chemin, petit à petit, vers un destin qui ne dépendrait plus de la volonté des autres, mais de la sienne.
Chapitre 3
Le Pacte Silencieux
Le village dont étaient originaires les parents d'Agatha était encore plongé dans le silence des traditions. À cette époque, aucune église ne s’élevait, aucun minaret ne dominait le paysage. Les autels familiaux parsemaient les concessions comme des gardiens invisibles. Le vodou régnait en maître sur le sud du Togo, régissant vies, mariages, naissances et morts, dictant les alliances et les interdits.
On y honorait une multitude de divinités: Mami Wata, esprit des eaux et de la séduction; Sakpatê, divinité redoutée de la variole et des maladies; Zangbéto, gardien nocturne de la cité; Egun, esprit des ancêtres; ou encore Awolou, protecteur de lignées spécifiques. Chaque famille entretenait ses pactes et secrets, transmettant les interdits de génération en génération.
Togoville, grand village sur l’autre rive du lac Togo, tirait son nom de l’expression mina « Tō gō dó »: « de l’autre côté de la rivière ». Ce village historique donna son nom à tout le pays. Mais le fameux traité colonial ne fut jamais signé là-bas; il eut lieu à Agbodrafo, alors appelé Porto Seguro, en présence du roi Mlappa III du village de “ Tō gō dó”, sous protectorat allemand. Les navires européens y accostaient, transportant marchandises… et êtres humains. Les murs des maisons anciennes, encore debout, semblaient retenir les cris étouffés de l’histoire, un passé que personne n’osait raconter.
Massan vivait désormais entourée de ses coépouses — Lucas s’étant séparé d’Adèle — dans une peur constante. Les trois dernières femmes étaient soupçonnées de sorcellerie. Elles désiraient à tout prix que Lucas répudie Massan. Certaines rumeurs évoquaient même des tentatives occultes pour nuire à Aghata. Pourtant, Massan restait la seule épouse légalement mariée. Le mariage civil ne protégeait ni le cœur de l’homme, ni la cruauté du foyer polygamique. Peu à peu, Massan fut reléguée au rang d’indésirable.
Chaque mercredi, elle traversait le lac pour se rendre au marché de Togoville, vendant quelques denrées et articles artisanaux. Ce matin-là, la brume flottait encore au-dessus de l’eau. Les pirogues glissaient lentement, fendillant le silence. Massan marchait seule dans une ruelle étroite, lorsque son regard fut attiré par une petite calebasse posée sur le sol, à moitié ouverte. Personne aux alentours. La curiosité la poussa à s’approcher.
Elle souleva délicatement le couvercle. À l’intérieur se trouvaient plusieurs bagues traditionnelles, soigneusement disposées. Son souffle se suspendit: elle comprit immédiatement. C’était Tchaba, ou Atchaba selon certaines prononciations.
Selon la tradition, Tchaba accompagnait les lignées liées à la traite négrière. Certains disaient qu’il ramenait la prospérité; d’autres affirmaient qu’il apportait la malédiction. Mais tous s’accordaient sur un point: il n’offre jamais sans exiger en retour. Massan hésita. Puis, dans un geste mêlé de peur et de courage, elle ramassa la calebasse. Ce fut le début du pacte silencieux.
Rapidement, les effets se firent sentir. Les affaires de Massan prospérèrent, et l’atmosphère dans la maison changea. Lucas, peu à peu, devint plus conciliant. La paix semblait revenir au foyer. Massan, fervente de Tchaba, se disait: « Si cette divinité m’offre la tranquillité, je lui rendrai ce qu’elle demande, quoi qu’il en coûte. »
Pourtant, Agatha, qui observait silencieusement, se sentait de plus en plus étrangère dans sa propre maison. La mère témoignait davantage d’affection à sa seconde fille, et Lucas aurait préféré que Aghata n’existe pas. La jeune fille s’enfonçait dans une détresse invisible, ses rêves et ses espoirs étouffés par la froideur des adultes.
Ses résultats scolaires chutèrent brutalement. Les maladies fréquentes s’abattirent sur elle comme pour punir sa curiosité ou son existence. À peine âgée de treize ans, elle dut affronter son premier effondrement sérieux.
Un après-midi, Agatha se réveilla fiévreuse, la tête lourde et les yeux embués. Le médecin du village n’était pas disponible. Lucas et Massan, paniqués, supplièrent un cousin, Kondo, de la transporter au village natal pour trouver des soins. Le trajet en voiture fut long et silencieux. Agatha agonisait, son corps brûlant de fièvre, ses mains crispées contre le siège.
Arrivés au village, l’espoir s’éteignait. Les habitants murmuraient: « Cette enfant… elle ne passera pas la nuit. » Un de ses oncles, convaincu qu’elle ne survivrait pas, alla jusqu’à presser sa gorge dans un geste désespéré. Mais, contre toute attente, Agatha rampa hors de la chambre, respirant difficilement.
Elle ne parlait plus ni son dialecte maternel, ni le français. Des sons étranges, inconnus, sortaient de sa bouche. Les adultes se regardèrent, muets, certains murmurant: « C’est Tchaba… Il l'a ramenée de la mort. »
Un interprète, un habitant du village qui a vécu au nord du Togo, confirma ce que nul ne pouvait vérifier. La divinité Tchaba avait sauvé la vie d'Agatha. Mais en échange, elle devait devenir son adepte. À peine âgée de dix-huit ans, la jeune fille accepta silencieusement ce destin imposé.
Agatha ne pouvant plus continuer ses études, Lucas décida alors de l’envoyer en apprentissage à Lomé, à quarante kilomètres de Kpémé. Mais cette étape n’était rien comparée à ce que la vie réservait à Agatha: car désormais, elle portait en elle le poids d’un pacte invisible, d’un serment silencieux, qui la lierait à des forces qu’elle ne comprendrait peut-être jamais.
Assise sur le rebord de la pirogue, le vent sur son visage, Agatha songea:
— Pourquoi moi? Pourquoi toujours moi?
Le lac reflétait ses larmes, et un étrange sentiment d’appartenance et de peur la submergea. Elle savait qu’elle venait de franchir une ligne invisible entre la vie et la mort, entre l’innocence et le destin. Elle se promit, pourtant, de rester debout, de survivre, et un jour, de retrouver sa propre voix, celle qui ne serait pas dictée par la peur, la jalousie ou la sorcellerie.
Chapitre 4
Lomé, la ville des contradictions
Lorsque Agatha quitta Kpémé pour rejoindre Lomé, ses parents prirent une décision qui allait profondément influencer le reste de son existence: elle resterait chez Mimo, la sœur aînée de Lucas.
Elle était encore très jeune.
Dans sa petite valise soigneusement rangée se trouvaient quelques vêtements, deux pagnes colorés et une enfance déjà chargée de blessures silencieuses. En quittant Kpémé, Agatha regardait derrière elle les repères de son enfance sans savoir réellement ce qui l’attendait dans la capitale.
Lomé, au milieu des années 1980, était une ville de contradictions. Les routes poussiéreuses côtoyaient les bâtiments administratifs hérités de la colonisation allemande et française. Le dimanche, les cloches des églises résonnaient dans les quartiers populaires pendant que les temples protestants et presbytériens continuaient de gagner du terrain. La ville semblait hésiter entre les traditions anciennes et les promesses d’un monde moderne.
On parlait encore du grand incendie du marché survenu quelques années plus tôt, un drame qui avait laissé derrière lui des familles ruinées et des vies brisées. Lomé respirait à la fois l’espoir et la dureté, l’ambition et les inégalités invisibles.
En arrivant, Agatha comprit rapidement que cette ville n’était pas seulement un lieu.
C’était un espace où la lumière et la brutalité vivaient côte à côte.
Chez Mimo: la servitude déguisée
Chez Mimo, la réalité se révéla rapidement éprouvante.
La sœur aînée de Lucas possédait cette autorité froide que beaucoup craignaient dans la famille. Ses deux fils, plus âgés qu’Agatha, bénéficiaient d’une attention protectrice presque excessive. Agatha, elle, semblait avoir été placée dans la maison pour servir.
Chaque matin, elle se réveillait avant l’aube pour balayer la cour, laver les ustensiles et accomplir les tâches ménagères avant même de commencer sa journée d’apprentissage.
La fatigue devint rapidement son quotidien.
Le soir, lorsqu’elle revenait tard, les reproches pleuvaient. Les humiliations se transformaient parfois en insultes, puis en violences. Une nuit, épuisée par les travaux de la journée, elle s’endormit avant de terminer la vaisselle. Mimo la réveilla brutalement et lui versa de l’eau froide au visage sous les regards moqueurs de ses fils.
Agatha apprit alors à souffrir sans bruit.
Elle pleurait souvent en silence, répétant intérieurement:
— Pourquoi moi… pourquoi toujours moi?
Mais au milieu de cette vie pesante, une autre porte s’ouvrit devant elle.
L’atelier de Tanty
Pendant son séjour chez Mimo, Agatha fut admise à l’apprentissage de la couture chez une jeune femme appelée Tanty.
L’atmosphère y était totalement différente.
Tanty était une chrétienne fervente qui dirigeait son atelier avec discipline, mais également avec une certaine douceur humaine. Deux fois par semaine, les apprenties participaient à des séances de prière. Un jour était conduit par un membre de la famille; un autre par une apprentie.
Étrangement, c’était durant ces moments qu’Agatha semblait retrouver un peu de paix.
Quand elle priait, sa voix tremblait légèrement, mais chaque mot semblait venir du plus profond de son âme. Même les plus sceptiques étaient touchés par cette jeune fille qui priait comme si elle cherchait désespérément une lumière dans l’obscurité de sa vie.
À chaque « Amen », elle semblait récupérer un fragment de dignité.
Pourtant, au fond d’elle, les ombres de son enfance continuaient de murmurer. Les influences vodou liées à son histoire familiale demeuraient présentes, silencieuses mais persistantes, comme des chaînes invisibles qu’elle ne parvenait pas encore à briser.
Avec le temps, Tanty remarqua également l’épuisement d’Agatha.
Elle observa ses silences, sa fatigue constante, ses regards perdus. Peu à peu, elle comprit que la jeune fille vivait dans une forme de servitude chez Mimo.
La situation finit par l’inquiéter profondément.
Tanty commença alors à influencer les parents d’Agatha. Elle leur expliqua que leur fille ne pouvait pas continuer à vivre dans ces conditions. Après plusieurs discussions difficiles, une décision fut finalement prise: Agatha quitterait la maison de Mimo.
Elle irait désormais vivre chez Honté, la sœur aînée de sa mère.
Chez Honté: la liberté dangereuse
Le changement fut immense.
Chez Honté, l’atmosphère était plus chaleureuse et plus souple. Veuve et mère de plusieurs enfants, Honté gérait son foyer avec davantage d’humanité. Pour la première fois depuis longtemps, Agatha sentit qu’elle pouvait respirer sans peur constante.
C’est là qu’elle se rapprocha de Mavi, la troisième fille de Honté, presque du même âge qu’elle.
Très rapidement, une forte complicité naquit entre elles.
Elles partageaient les mêmes rêves, les mêmes frustrations et cette même envie d’échapper aux limites imposées à leur jeunesse. Apprenties couturières toutes les deux, elles passaient des heures à parler d’avenir, de liberté et de départ.
Pour Agatha, cette nouvelle vie ressemblait à une délivrance.
Après les humiliations vécues chez Mimo, elle découvrait enfin les sorties tardives, les éclats de rire, les confidences nocturnes et cette sensation nouvelle d’exister sans surveillance permanente.
Mais certaines libertés deviennent dangereuses lorsqu’elles arrivent dans une vie longtemps étouffée.
Progressivement, Agatha devint inséparable de Mavi. Leur complicité grandissait chaque jour, influençant leurs pensées, leurs désirs et bientôt leurs décisions.
Puis un matin, emportées par l’ivresse de leur jeunesse et leurs rêves d’ailleurs, Agatha, Mavi et leur cousine Paulina prirent une décision insensée: partir pour Lagos.
Elles économisèrent discrètement quelques pièces sans prévenir leurs familles. Dans leurs esprits, l’avenir se trouvait au-delà de la frontière. Agatha croyait naïvement que son anglais approximatif suffirait à leur ouvrir des portes.
À l’aube, elles quittèrent Lomé.
Derrière elles, la ville continuait de respirer, indifférente à leurs peurs et à leurs espérances. Devant elles s’étendait l’inconnu.
Assise dans le taxi collectif qui roulait vers la frontière, Agatha regarda longuement la route avant de murmurer:
— Si je survis à ce voyage… si je trouve enfin ma voie… je ne serai plus jamais celle qu’on veut que je sois.
Et le vent emporta ses mots dans le silence du matin, comme une promesse jetée au destin.
Chapitre 5
Lagos, la ville des illusions
Lorsque le taxi collectif franchit la frontière et pénétra dans le tumulte nigérian, Agatha sentit pour la première fois le poids réel de leur décision. Les odeurs de carburant, de poussière et d’épices inconnues envahissaient ses narines. Le soleil tapait fort, rendant les rues scintillantes et presque irréelles.
Lagos, au milieu des années 1986, vibrait au rythme effréné du boom pétrolier. Les voitures américaines et européennes filaient sur les grandes artères, les chantiers jaillissaient comme des champignons et les villas d’Ikeja s’élevaient derrière de hauts portails métalliques. La ville semblait promettre richesse et avenir, mais elle n’offrait rien gratuitement.
Les trois jeunes filles — Agatha, Mavi et Paulina — n’avaient ni adresse fiable, ni contact solide, ni véritable plan. Elles n’avaient que quelques billets froissés et l’audace irréfléchie de la jeunesse. Et pourtant, le hasard, cette vieille alliée ou ennemie des audacieux, leur permit de trouver rapidement du travail comme domestiques chez des familles aisées.
Agatha fut engagée chez Madame Funke, une femme élégante et stricte, dont la voix tranchait comme une lame lorsqu’elle donnait des ordres. Mavi, elle, entra chez Madame Lola, amie proche de Funke, au tempérament plus imprévisible. Paulina retrouva une connaissance lointaine qui accepta de l’héberger temporairement.
Au début, tout sembla fonctionner. Agatha se montrait appliquée et minutieuse: elle lavait, repassait, gardait les enfants avec patience. Son anglais, imparfait mais compréhensible, impressionna Funke, qui la surnomma « la bonne togolaise efficace ».
Mais la chance commença à vaciller. Mavi montrait des signes de fatigue inhabituelle: elle tombait souvent malade, manquait d’énergie et se plaignait de nausées persistantes. Une nuit, dans la petite chambre qu’elles partageaient, Mavi confia enfin à Aghata, les yeux remplis de larmes:
— Je suis enceinte…
Le monde sembla s’arrêter pour Agatha. Cette grossesse était la véritable raison pour Mavi d'orchestrer leur fuite. À Lomé, le scandale aurait été immense. À Lagos, elle espérait dissimuler la vérité, mais le corps, lui, ne ment jamais longtemps.
Les soupçons
Les deux employeuses, amies de longue date, échangeaient régulièrement sur leurs domestiques. Un soir, Funke invita Agatha à l’accompagner chez Lola. Dans le salon climatisé, les deux femmes sirotaient du jus pendant que les enfants jouaient.
— Celle-ci travaille bien. Elle est disciplinée, loua Funke en désignant Agatha du regard.
— Mais la mienne est paresseuse, répliqua Lola, irritée. Toujours fatiguée. Je regrette de l’avoir engagée.
Agatha sentit son cœur s’accélérer. Soudain, Lola appela Mavi. La jeune fille entra, tête baissée.
— Pourquoi es-tu si lente ces derniers temps? cria Lola.
Mavi tenta de répondre, mais sa voix tremblait. La gifle qui suivit résonna dans tout le salon. Un coup de pied asséna au ventre de la jeune fille fit vaciller l’équilibre fragile de la maison.
Agatha vit rouge. Une force ancienne, presque surnaturelle, monta en elle. Ses mains tremblaient, ses yeux se durcirent. Funke tenta de la retenir, mais elle la repoussa d’un geste incontrôlable. Une chaise vola dans le salon, brisant un vase coûteux. Les vitres vibrèrent. Les hommes de maison accoururent, hésitants devant l’énergie étrange qui animait la jeune fille.
Mavi, terrorisée, agrippa le bras d'Agatha:
— Partons!
Sans attendre, elles s’enfuirent.
La ruelle
La nuit était tombée sur Ikeja. Elles couraient sans repère précis, à la recherche de la maison de Paulina. Dans une ruelle sombre et mal éclairée, quatre jeunes hommes surgirent, leurs intentions évidentes.
— Où allez-vous si vite, petites étrangères?
Mavi se colla contre Agatha. L’un des hommes tenta de saisir Agatha, mais une voix grave, autoritaire, s’éleva derrière eux.
— Laissez-les.
Un jeune homme s’avança. Agatha sentit son souffle se couper. Il était là, familier et étrange à la fois. Mais lorsqu’elles osèrent regarder à nouveau, il avait disparu.
La fuite et le retour
Elles atteignirent enfin la maison de Paulina. Essoufflées et tremblantes, elles racontèrent tout. La femme pâlit et leur dit:
— Vous avez frappé des femmes influentes. Elles alerteront la police. Je ne veux pas de problèmes ici.
La peur devint contagieuse. Sans attendre l’aube, les voisins les conduisirent à la gare routière. Vers minuit, Aghata et Mavi prirent le bus en direction de Lomé. La route fut longue, silencieuse. Mavi pleurait, Agatha fixait l’obscurité.
À leur arrivée, leurs familles semblaient étrangement préparées. Au Togo, on avait prié, offert des sacrifices et consulté le Fa pour leur sécurité. Elles revenaient intactes, mais rien n’était plus comme avant.
Agatha comprit que Lagos n’était qu’une illusion: un rêve doré au goût amer, une ville qui promettait beaucoup et ne donnait rien sans prix. Et dans son cœur, un pacte silencieux semblait encore veiller sur elle.
Chapitre 6
De Tchabassi à prêtresse
De retour à Lomé, Agatha reprit son apprentissage avec une régularité presque mécanique, comme si rien ne s’était produit. Mais au fond d’elle, quelque chose avait changé. Son regard, souvent perdu, semblait scruter une réalité invisible, comme si des yeux secrets la suivaient derrière ses paupières. Chaque geste, chaque respiration portait désormais la tension d’une attente silencieuse, d’un destin encore indéfini.
Sous l’œil attentif et bienveillant de sa patronne, Tanty, Agatha se rendait certains dimanches à l’église catholique. Elle aimait le silence de la nef, où les pierres froides des piliers semblaient absorber les murmures, où l’encens brûlant mêlait son parfum au soleil filtrant par les vitraux. La voix grave du prêtre résonnait sous les voûtes, et chaque mot semblait peser de toute sa solennité sur ses épaules. Elle essayait d’y trouver la paix, mais celle-ci se brisait systématiquement dès qu’elle franchissait le seuil de la porte.
Une voix masculine, autoritaire et glaciale, surgissait parfois dans son esprit ou derrière elle. Invisible. Terrifiante.
— Tu es ma femme. Ne retourne plus à l’église.
Cette voix, elle la percevait dans le bruissement du vent à travers les palmes ou dans le claquement sec de ses propres pas sur le pavé. Parfois, elle se manifestait dans ses rêves, sifflant ses menaces avec un ton d’évidence absolue. La peur la tenaillait: devait-elle obéir ou résister? Et si elle résistait… quelle serait la conséquence?
Terrifiée, Agatha finit par en parler à ses parents. Lucas et Massan, inquiets, consultèrent les Fa. Au sud du Togo, le Fa n’est pas une simple divination; c’est un système cosmologique complet, un langage sacré par lequel les esprits communiquent avec les hommes. Chaque geste du devin, chaque tirage des noix de cola, chaque incantation, était un fil tendu entre le visible et l’invisible. On n’y va pas par curiosité, mais par nécessité, par respect pour la loi des ancêtres.
Après consultation, le verdict tomba: Agatha devait accomplir les rites pour devenir adepte de Mami Wata. Ainsi, elle ne serait plus seulement Tchabassi — servante de Tchaba — mais aussi Mamissi, servante de Mami Wata, la divinité des eaux, séductrice et redoutable, capable de charmer autant que de punir.
Les cérémonies furent longues et éprouvantes. Les nuits se succédaient dans un mélange de transes, purifications, scarifications symboliques et interdits stricts. Les tambours de la cérémonie martelaient les esprits, le parfum des herbes et des encens brûlés emplissait l’air d’une odeur à la fois douce et suffocante. Chaque geste demandait une concentration totale, chaque regard porté sur elle semblait évaluer son courage et sa résistance. Peu à peu, Agatha s’enfonçait dans le monde des esprits, un univers où les frontières entre la peur et le respect, le réel et le surnaturel, se brouillaient.
Elle acheva officiellement son apprentissage au premier trimestre de 1988, mais son destin ne faisait que commencer. En janvier 1993, le Togo fut secoué par une crise politique majeure. Les rues s’embrasèrent de manifestations; la répression militaire fut brutale, et les rumeurs de morts circulaient comme un vent noir. La frontière terrestre avec le Ghana fut fermée. La peur s’infiltrait jusque dans les maisons.
Dans ce climat de tension, Agatha disparut. Certains disaient qu’elle avait été emportée par les troubles politiques; d’autres murmuraient que les esprits l’avaient appelée. Pendant trois jours, elle marcha sans nourriture ni eau, traversant forêts et villages, guidée par ce qu’elle percevait comme une force invisible. Lorsqu’elle atteignit Labadi, quartier côtier du sud du Ghana, haut lieu du vodou et des cultes marins, elle s’effondra devant un couvent, épuisée mais intacte.
Labadi n’était pas qu’un simple quartier; c’était un carrefour spirituel où convergaient les initiés de toute l’Afrique de l’Ouest. La mer grondait sans répit, et les tambours nocturnes semblaient répondre au souffle des vagues. Les odeurs de sel, d’algues et de bois brûlé se mêlaient aux parfums d’encens et de fleurs de l’océan. Agatha fut admise après un interrogatoire rituel long et minutieux.
Pendant ce temps, au Togo, sa famille la cherchait désespérément. Certains craignaient qu’elle ait été tuée; d’autres priaient pour sa protection. Une nouvelle consultation du Fa trancha le doute: elle était en vie et tout irait bien. Quelques semaines plus tard, des émissaires de Labadi vinrent annoncer officiellement sa formation au couvent. Le désespoir familial se transforma en fierté.
La puissance spirituelle était alors un capital social: plus une famille comptait d’initiés, plus elle gagnait en prestige. Une fille du village admise dans un couvent international valait presque une bourse à Oxford ou Harvard. Tout le village vibrait, parlant d’Agatha comme d’une élue, attendant son retour comme celui d’un héros.
Six mois plus tard, elle revint au Togo. Son intronisation fut solennelle: chants, tambours, libations et sacrifices marquaient l’événement. Agatha, presque trentenaire, devenait officiellement prêtresse. Sa voix portait, son regard imposait le respect; elle fut consultée pour ses conseils spirituels.
Pendant ce temps, Massan prospérait dans ses affaires. Lucas vieillissait. Les tensions familiales, les querelles d’héritage et les soupçons de sorcellerie s’intensifiaient. Mais Agatha et sa sœur restaient à l’abri: leur mère, désormais fortunée, veillait sur elles.
Pourtant, derrière la prêtresse respectée demeurait la jeune fille qui avait agonisé seule, entre la vie et la mort. Et nul ne savait si les esprits qui l’avaient élevée la laisseraient un jour en paix.
Chapitre 7
Le cœur d’Aghata
Au retour de Lagos, alors qu’elle poursuivait encore son apprentissage, Agatha fit une rencontre qui allait marquer sa vie à jamais.
Il s’appelait Kanda. Professeur de mathématiques, de sciences physiques et d’éducation physique dans le CEG voisin, il venait du Grand Nord. Grand, élancé, toujours impeccablement vêtu, il avait ce regard sérieux des hommes habitués à discipliner une salle de classe… mais un sourire étonnamment tendre.
Ils ne parlaient pas la même langue maternelle. Alors ils se rencontrèrent en français.
— « Vous êtes la fille de Lucas? » demanda-t-il un après-midi, croisant son regard devant la cour.
— « Oui. Et vous, vous êtes le nouveau professeur dont tout le monde parle? » répondit-elle, esquissant un léger sourire.
Il rit. Elle aussi. Et c’est ainsi que tout commença.
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- 1. Introduction
- 2. Note de l’auteur
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"CELLE QUI N'AVAIT PAS CHOISI^J Agatha" is a biography book by DABOU GBATI with 2 chapters and approximately 22,480 words. It covers key insights and practical takeaways on the topic.
This book was created using Inkfluence AI, an AI-powered book generation platform that helps authors write, design, and publish complete books. It was made with the AI Biography Writer.
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What is "CELLE QUI N'AVAIT PAS CHOISI^J Agatha" about?
"CELLE QUI N'AVAIT PAS CHOISI^J Agatha" is a biography book by DABOU GBATI covering key insights and practical takeaways on the topic.
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The book contains 2 chapters and approximately 22,480 words. Topics covered include Introduction, Note de l’auteur.
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